Au beau milieu d’une tournée nord-américaine éprouvante destinée à présenter son cinquième album The Cost of Living, le chanteur de Seattle Jason Webley a fait halte trois soirs durant en Colombie - Britannique (1). L’occasion de faire connaissance avec cet artiste américain original mi-punk, mi-troubadour qui trouve son inspiration, entre autres, en Europe de l’est.
Jason Webley le promet : « Chaque soir sera différent. » Une gageure au vu du nombre de dates programmées pour sa tournée nord-américaine : pas moins de 65 villes différentes en trois mois ! Mais le plus étrange, c’est qu’il y parvient : un soir il met des chœurs dans une chanson, un autre il ponctue ses chansons d’une histoire et d’autres fois des marionnettes font irruption sur la scène… Une performance pour ce musicien originaire de Seattle qui a démarré sa carrière au printemps 1998 sur un coup de tête.
Il décide alors de laisser de côté son emploi alimentaire, prend son accordéon et embarque dans un bus avec l’intention de vivre de son art… d’abord comme chanteur de rues. Après cinq albums, plus d’une douzaine d’années de présence sur le circuit international de la musique et après avoir parcouru le monde (Moscou, Mexico), Jason a indubitablement trouvé son style et son public… à 39 ans. Néanmoins, sa dernière production dénote un peu par sa noirceur.
Album noir
« Les nouvelles chansons sont assez différentes à mon sens. La plupart sont des réponses à mon humeur du moment et au climat incertain qui émane du monde actuel. Lorsque j’ai fini l’album, je me suis dit : “Mince, c’est un album qui ne nous arrache aucun sourire, même pas une fois”. » La pochette même du disque n’inspire pas la gaieté. « La maison qui brûle sur la pochette est une reproduction de ma maison flottante à Seattle. [...] Il faut bien l’avouer, dans ma vie j’ai parfois le sentiment vertigineux que, peut-être, je suis en train de passer à côté de choses que je ne vois pas. Je cours le monde, j’écris des chansons, je réponds à des courriels et quelque chose de très important prend feu ailleurs… »
Humainement parlant, ces deux années ont été dures pour le chanteur qui a perdu des amis très proches. Par ailleurs, durant les dernières semaines de la production de l’album, son père est tombé gravement malade. « Au moment où nous finalisions le mixage et les arrangements, j’ai appris qu’il pourrait mourir. Heureusement, il s’est rétabli. » Cette ambiance pesante, marquée par cette épée de Damoclès, a sûrement eu un rôle dans la gravité de ce dernier disque.
Difficile de décrire le talent de l’artiste sans être réducteur : le jeune homme aux allures d’ange rebelle a les pieds solidement ancrés à l’Ouest [il n’a vécu qu’à Seattle] et le cœur et l’âme à l’Est… Sa gouaille rauque rivalise sans complexe avec celle du chanteur belge Arno. La bouteille et le désespoir en moins. Si les airs sont parfois lourds et tristes, l’optimisme est présent tant dans ses paroles que dans sa musique. Même si The Cost of Living [son dernier album], Jason le qualifie de « plus sombre ».
Le musicien jongle avec les sons éclectiques slaves, punks et parfois y ajoute du folk. Résultat : ses créations sont à la fois entraînantes, enjouées, rythmées (Ways to Love, dernier album The Cost of Living), mélancoliques et lancinantes, voire mortuaires (Graveyard, album Counterpoint) rappelant les musiques des films du slave Kusturica, comme celles d’Arizona Dream, notamment The Death car d’Iggy Pop – un autre punk. Enfin, ses airs surprennent parfois par leur légereté et leur accessibilité (Eleven Saints dans son avant-dernier album).
Punk, gitan et folk
Un patchwork musical original qui fonctionne à merveille, mêlant cuivres, accordéons, guitares, et voix chaudes. Jason fait l’unanimité à ses concerts : la salle est souvent bigarrée et regroupe des publics et des générations variés qui n’hésitent pas à reprendre les refrains en chœur.
« L’une des premières fois où j’ai chanté dans la rue, c’était à Chicago, raconte le chanteur. Là un type s’est approché de moi et m’a dit : “Tu as une voix d’enfer qui me rappelle celle de ce salopard de Tom Waits” ; je connaissais à peine Tom Waits mais j’étais flatté. »
Il est vrai que son originalité peut en déconcerter plus d’un. Le public s’empresse de comparer son travail à celui de valeurs sûres du patrimoine musical, comme s’il avait besoin de cataloguer l’art de Jason. S’il en était agacé au début, aujourd’hui il en sourit : « Quelquefois, on m’a comparé à Leonard Cohen [...]. La première fois où j’ai pris le temps de vraiment écouter les paroles de Suzanne, j’ai été abasourdi par l’effet que me faisait cette chanson. »
Dans la même mouvance philosophico-musicale, punk nihiliste, de ses aînés français Les garçons bouchers, Jason a créé son propre label, 11 records. Il produit ainsi des artistes amis provenant d’horizons différents comme The Reverend Peyton’s Big Damn Band ou Amanda Palmer des Dresden Dolls. La tournée s’achèvera le 11 novembre prochain, après un dernier concert au Moore Theater de Seattle. Jason assure qu’il « fera [alors] une longue pause » sans programmation précise.■
Nora Azouz
(1) Jason Webley était en concert le
22 avril au Lucky Bar (Victoria), le 23 avril au Joe’s Garage Restaurant (Courtenay) et le 24 avril au Grandview Legion Hall (Vancouver)


