Parution du journal suspendue

Samedi 4 février 2012

Prochaine publication papier

Vendredi 21 décembre 2012

Illuminations

Un escroc qui a pris la poudre d’escampette, une secrétaire à la recherche de trésors enfouis, un architecte accroc à ses croquis, une sainte désintoxiquée et une belle bande d’illuminés, la brochette a de quoi nous laisser perplexe… Une chose est sûre, de détours en culs-de-sac, ces compagnons de route nous promènent sans qu’on se laisse prier dans une ville chahutée par la pluie et le brouillard, sous un ciel qui couve dans l’ombre sa « Cathédrale sur l’océan ».

Dans cette ville paisible, embuée de routine, où rien ni personne ne semble prédestiné à un avenir mirifique, sous des cieux peu cléments et erratiques, Gaspard fait escale pour une première rencontre avec le commanditaire audacieux qu’il n’espérait plus. La surprise et le désarroi sont de taille lorsque notre architecte, encore au septième ciel, trouve à l’adresse indiquée une secrétaire sur le départ et des cartons au diapason. Pour conjurer le sort d’un licenciement probable et pour tenter une dernière fois d’harponner sa passion, Gaspard décide de s’attarder. Il doit absolument tenter de retrouver celui dont la commande devait lui permettre de bâtir ses rêves de grandeur, celui qui vient de s’éclipser sans plus d’explication.

M. Campbell a en effet disparu sans laisser d’adresse et, avec lui, les espoirs fous de Gaspard, la réalisation de tous ses désirs, l’aboutissement d’années de réflexion, de petites touches patiemment brossées, la réalisation de son grandiose projet de centre commercial, entité organique, unique, construite autour d’un lac, l’enveloppant de ses structures pratiquement indiscernables, bordé d’un amphithéâtre d’épineux se jouant de la perspective, serti de « surfaces rugueuses et vivantes faites de la roche la plus commune de ces contrées, cette ardoise traversée d’éclairs ocre, carmin et verts qui imite si bien l’écorce mousseuse, comme si le terrain entier n’était qu’une vaste forêt pétrifiée et qu’il suffisait de creuser et de ramener à la lumière les couches enfouies pour qu’elles reprennent leur apparence de jadis », une construction bordée de « grandes colonnes sombres sans angle pour marquer les confins extérieurs de son règne, perdus dans son vague lointain brumeux » : le chef d’œuvre d’une vie !

Nouveau temple

Sur les traces de son commanditaire évaporé, Gaspard butte sur Madeleine. La jeune femme, ex-toxicomane aux yeux et aux mimiques d’enfant, l’attire et le fascine au premier regard : « L’œil et la bouche s’ouvrirent en même temps comme d’un seul mouvement. Un seul œil et la moitié d’une bouche menue, aux lèvres fortement dessinées. Elle aspira l’air goulûment tout en le regardant et il se sentit avalé par son regard. »

L’étonnement se mue très vite en ravissement et, somnambule des chimères de la belle à demi endormie, il suit la jeune femme à travers la ville, par-delà la porte aux reflets pourpres, la porte d’un nouveau temple.

L’énigme se dilate alors en même temps que le charme. Son cœur se met à tanguer, à tergiverser. Gaspard veut croire… ou peut-être vaut-il mieux en revenir à des valeurs plus sûres ? Neuf jours s’égrainent ainsi dans le chaos des ondées violentes, les vapeurs d’alcool, l’inconfort de longues nuits dans un appartement vide, face à la gueule encadrée de John Wayne, entre déclin et introspection, travail et déraison. Dans les méandres de sa quête hasardeuse, Gaspard se frotte à de nouvelles rencontres, tente de se défaire d’acolytes encombrants. C’est que les personnages de ce troisième roman de Vittorio Frigerio, bruissant de leurs maniérismes, pourraient à eux seuls construire le décor. L’auteur joue en virtuose de ces physionomies décalées et de stigmates tantôt attendrissants, tantôt inquiétants : « Quand il ne parlait pas, Pete toussotait, se raclait la gorge, émettant des rafales ininterrompues de gargarismes suffoqués, se protégeant la bouche par intervalles de sa grosse main noueuse. Mais dès que quelqu’un d’autre se mettait à parler, mille petits bruits innommables recommençaient à monter du fond de sa trachée en une procession émaillée d’innombrables hésitations, de pétillements, d’explosions, de râles, de hoquets, de reniflements sériels qui lui agitaient le nez comme la truffe d’un lapin, pendant que le regard demeurait toujours égal, toujours droit, toujours aussi inébranlablement placide et écarquillé. »

Finalement, ce sont les personnages qui font tout le pittoresque de ces allers-retours au cœur d’Halifax et donnent tout son relief à cette intrigue entre ciel et mer. Dévoilant des penchants qui se révèlent rouages de notre quotidien, ces personnages nous font douter du réel et nous entraînent dans leurs illuminations, leurs rêves démesurés, leur besoin de croire en des prophéties salvatrices et en des êtres et des jours meilleurs. Ces personnages, Gaspard les approche lui aussi avec méfiance dans la parcimonie du doute, les sonde patiemment et, enfin, apprend à les aimer dans une candeur retrouvée. Jusqu’à ce que tout bascule…

Karine Dussart-Bouton


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