Face aux artistes qui arrivent à percer dans les grandes maisons d’édition américaines de la bande dessinée, d’autres bataillent pour donner à ce genre une identité canadienne. Pas évident compte tenu de l’historique de la BD en Amérique du Nord.
Ses pectoraux gonflés, Captain Canuck a bien fière allure : trônant au sommet du monde, le drapeau canadien claquant dans l’air, son costume aux couleurs blanche et rouge épousant parfaitement sa silhouette musclée. Mais la compétition est rude au pays des super-héros. Et notre gentil capitaine peut aller se rhabiller face à ses homologues américains. Spiderman, Superman, Batman et toute la clique sont en effet indétrônables dans le cœur de leurs sympathisants, parmi lesquels beaucoup de Canadiens.
Apparu pour la première fois en 1975, Captain Canuck, qui revit périodiquement, n’est pas le seul à avoir tenté sa chance. Dans les années 1940, Iron Man [de Vernon Miller, à ne pas confondre avec celui de Tony Stark pour Marvel, ndlr] est le premier surhomme canadien à faire son apparition. Ont suivi Nelvana of the Northern Lights d’Adrian Dingle, Johnny Canuck de Leo Bachle et Canada Jack de George Rae. Grandes figures nationales des années 40, ceux-là bataillaient contre les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale. Au-delà des super-héros, Cerebus de Dave Sim sera certainement l’œuvre la plus con-nue avec ses 300 épisodes.
« Aujourd’hui, on ne peut même plus parler d’une compétition entre les États-Unis et le Canada », constate Leonard Wong, qui se voue à la promotion des artistes de Vancouver. Les collectionneurs se font rares et le marché n’est pas assez large pour permettre aux œuvres canadiennes de survivre. « Dans les années 40, en raison des restrictions économiques sur les produits qui n’étaient pas de première nécessité, le pays a interdit entre autres l’importation de bandes dessinées. Les auteurs ont profité de ce laps de temps pour développer l’industrie », explique-t-il.
Mais la fin de la guerre signe le retour des BD américaines, qui plus est en couleur, un luxe que ne pouvaient s’offrir les maisons d’édition du pays, cantonnées au noir et blanc. « De plus, le Canada ne possède pas un réservoir d’artistes aussi important que son voisin, appuie Patrick Shaughnessy, dirigeant depuis 1979 de Golden Age Collectables, un magasin de bandes dessinées sur la rue Granville à Vancouver. Et beaucoup d’entre eux sont partis faire carrière aux États-Unis, où l’on compte les plus grandes maisons d’édition, telles que Marvel Comics, DC Comics, et Image Comics. »
Censure
Pour Leonard Wong, l’intérêt voué à la BD meurt et renaît selon des cycles. Les sorties de Batman, Spiderman, Hulk ou encore Iron Man sur les écrans de cinéma vont évidemment stimuler l’intérêt autour du personnage original. Mais il fut un temps où les BD étaient considérées comme bonnes à mettre à la poubelle. « Si vous en lisiez encore à 12 ans, on vous prenait pour un retardé ! », se souvient Patrick, féru lecteur depuis son plus jeune âge.
Dans les années 50, les États-Unis mènent d’ailleurs une véritable croisade contre les bandes dessinées, qu’ils jugent subversives et responsables de biens des maux sociaux. Le Comics Code Authority fait alors son apparition. L’organisme joue un rôle d’autocensure et vient lisser toute la création de l’industrie. « Sous le mandat de protéger la jeunesse, le Code a complètement détruit les meilleurs artistes et écrivains », déplore Patrick.
La rébellion s’organise, et côté canadien, une importante communauté d’artistes clandestins va alors se développer les deux décennies suivantes (voir encadré). « Ils publiaient des BD pour adultes, au contenu parfois violent, avec un paquet de jurons, de sexe, d’horreur, de cigarettes, de drogues. À l’opposé de l’ordre établi qui prônait le “gentil” et la sécurité, rigole Leonard Wong. Toutefois, difficile de les faire connaître au grand public. Les magasins qui s’aventuraient à les vendre pouvaient avoir de gros soucis. Donc elles restaient peu accessibles. »
Aujourd’hui, le Code, toujours en vigueur, s’est effacé au profit de la création. Même si Marvel interdit encore à ses héros de fumer, DC a lancé les éditions Vertigo, spécialisées dans les histoires d’horreur et de crimes. Ils autorisent aussi certaines exploitations de leurs personnages. « Par exemple, s’ils veulent une histoire où Batman combat Jack l’Éventreur, ils peuvent le faire ! », s’exclame Patrick.
Artistes indépendants
Disponibles dans les bibliothèques et les librairies telles que Chapters, les BD dites indépendantes ont évolué et se démocratisent auprès d’un public plus familial. Les places étant rares chez Marvel, DC et Image Comics, certains artistes parviennent à s’auto-publier, alors que d’autres font la tournée des congrès pour rencontrer un auteur afin de monter un projet, l’incontournable étant celui de San Diego.
À Vancouver, Andrew Chung, 28 ans, a quant à lui décidé de passer par Internet pour sonder la bande dessinée sur laquelle il travaille depuis quatre ans, Zombies Mosaic. Sur son site jadedpublishing.com, il compile les dessins de 57 artistes qu’il souhaite mettre en scène dans un journal tenu par un humain vivant dans un monde de zombies. « En passant par le Web, je peux tester sans dépenses mon travail auprès des internautes, voir les réactions que ce projet suscite. Étant donné les commentaires et les 10 000 pages visitées mensuellement, je crois sincèrement qu’il pourra être publié. » Andrew considère en effet tout projet comme une affaire risquée. « On ne sait jamais si son ouvrage sera vendu par la suite. De même que les films ou séries qui commencent à chercher un public sur Internet pour s’assurer de leur viabilité, Zombies Mosaic devra passer son galop d’essai avant d’aller chez un éditeur. » Pour cela, il attend encore sept zombies afin de terminer son projet.
Rand Holmes est sans conteste le plus connu des auteurs de bandes dessinées de la période de contre-culture à Vancouver. Il est le créateur de l’impertinent personnage d’Harold Hedd, un hippie notoire, fumeur de cannabis et grand consommateur d’autres produits illicites. Rand Holmes fait un pied-de-nez au Comics Code Authority qui censurait nombres d’artistes de BD des années 50 et 60. Son œuvre sera utilisée dans le Georgia Straight, journal hippie de l’époque, où Harold Hedd y traitera régulièrement des problèmes de société. ■
Sophie de Kepper
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Dossier bandes dessinées : Dans sa bulle : http://www.lexpress.org/portraits/dossier-bandes-dessinees-dans-sa-bulle






