Parution du journal suspendue

Vendredi 10 février 2012

Prochaine publication papier

Vendredi 21 décembre 2012

Anne Dorval : « Je suis une jouisseuse ! »

Anne Dorval : « Je suis une jouisseuse ! »

C’est un brin nerveuse qu’Anne Dorval nous accueille dans sa suite de l’hôtel Sutton, deux heures seulement avant la première présentation à Vancouver du film dont tout le monde parle : J’ai tué ma mère. Une question suffit pourtant à la détendre. Entière et drôle, l’actrice québécoise raconte avec passion le tournage d’un film qui a bien failli ne jamais voir le jour. Éblouissante dans le premier long métrage de Xavier Dolan, elle incarne une mère dépassée, en conflit permanent avec son fils Hubert. Rencontre avec une actrice surdouée.

L’Express du Pacifique – Qu’avez-vous pensé du scénario lorsque vous l’avez lu pour la première fois ?
Anne Dorval – Xavier est venu me voir pour la première fois quand il avait 16 ans, avec un premier scénario. J’ai pensé qu’il avait beaucoup d’audace. Ce n’est pas la première fois que je lis le scénario d’un petit jeune, mais après une page, deux pages, généralement j’arrête car ça pourrait devenir gênant pour tout le monde ! J’ai lu celui-ci et je n’en suis pas revenue de sa maturité. Xavier [Dolan, le réalisateur, ndlr] est un boulimique de culture, il lit de la poésie, veut tout connaître, tout voir, c’est un garçon très stimulant. J’ai accepté car j’ai trouvé le scénario très bon. Je n’avais jamais fait ça auparavant mais il faut se mettre en danger, se laisser bousculer, ne pas manger tous les jours la même chose. C’est un rôle de composition très riche, un personnage aux antipodes de ce que je suis.

LEP – Comment décririez-vous la relation entre cet adolescent et sa mère ?
A. D. – Ils fonctionnent comme un couple, avec de la haine et de l’amour. Elle, c’est une teigne, qui n’a pas de goût – elle a trois sortes de papiers peints différents dans sa maison. Ce n’est pas une femme cultivée mais elle a eu son lot de souffrances, elle n’a pas d’homme dans sa vie, pas d’horizons. Elle se contente de peu et risque de se retrouver seule dans un avenir proche. Sa vie, c’est son fils. Ils sont tous les deux manipulateurs, elle est insupportable mais reste une mère. Mais il est tout aussi violent et impossible avec elle, le film n’est pas flatteur pour lui non plus. Ils ont deux façons différentes de s’exprimer. Ils n’ont pas le même passé, les mêmes intérêts. Il y a une chimie naturelle dans une famille qui prend ou pas. Ils sont des étrangers l’un pour l’autre, ils n’ont pas les même codes, pas les même bagages. Elle n’a pas tout faux, mais les deux ensembles ne fonctionneront jamais. On ne sait pas grand chose d’elle avant le monologue de fin; qui en dit finalement long sur ce qu’elle est. Il y a de grands moments comiques dans le film. Quelque chose entre les lignes, c’est ce qui m’intéressait. Ce film est finalement une lettre d’amour à sa mère.

LEP – Comment s’est passé le tournage, dirigé par un jeune homme de 20 ans ?
A. D. – Il a 20 ans dans les faits. Mais il est tellement curieux : pendant le tournage, il m’envoyait des poèmes. Je lui ai dit de regarder Six feet Under, il a adoré, on s’etrouvé tous les deux. Le fait qu’il ait 20 ans ne change rien. Il en aurait eu 40, ça aurait été la même chose. Je ne sens pas la différence d’âge, on parle la même langue, c’est stimulant d’être à ses côtés.
Le film est sa signature. L’esthé-tisme, le cadrage, il savait exactement ce qu’il voulait. Quand on lui disait que ça ne se faisait pas comme ça, il ne laissait pas tomber ce qu’il avait en tête.

Il y a eu beaucoup de tensions lors de la première partie du tournage. On a du couper des plans par manque de moyens. C’était au départ très angoissant. Il n’y avait pas de producteur ou de distributeur, j’ai eu très peur du plantage. On m’a prêté une perruque au dernier moment, je n’avais pas fait d’essais caméra, pas rencontré mon maquilleur. Le tournage s’est même arrêté fin novembre car on n’avait plus d’argent. On ne savait pas si on arriverait à le terminer. On a envoyé les premières images à la SODEC [Société québécoise de Développement des Entreprises Culturelles, ndlr] qui a été épatée. Elle nous a accordé des subventions et le tournage a repris en janvier. À partir de ce moment-là, j’étais heureuse. Je suis une jouisseuse – je me foutais que le film marche ou pas, on s’est tellement amusé lors de cette dernière semaine de tournage !

LEP – On vous a vue dans toutes sortes de rôles, est-ce pour vous plus difficile de faire rire ou pleurer le public ?
A. D. – C’est très difficile de faire rire, il y a tellement d’humours différents. C’est quelque chose de très personnel, une question de rythme, on peut faire rire avec des banalités. Le sens comique, on l’a ou on ne l’a pas. Après, j’aime les textes classiques par dessus tout. J’adore Racine par exemple, sa musicalité, sentir les vers. D’ailleurs, je retourne au théâtre en 2011.

LEP – Pour finir, quel a été votre dernier coup de cœur cinématographique et quel rôle avez-vous toujours rêvé d’interprèter ?
A. D. – J’ai vu Un Prophète de Jacques Audiard à Toronto, un film incroyable. Pour ce qui est du rôle, quand on aime un film, on l’aime aussi pour l’interprétation de ses acteurs. Quand j’ai vu Anne Brochet dans Cyrano de Bergerac, rôle que je rêvais de jouer, je me suis dit « ça ne sert à rien de s’attaquer à Roxane, merci Anne Brochet ! »


J’ai tué ma mère
Réalisé par Xavier Dolan
Pays : Canada
Sa mère, il ne la supporte plus. Tout chez elle lui inspire le mépris. Ses façons de s’habiller, de parler, d’agir sont devenues pour Hubert, 16 ans, un enfer. Cette relation conflictuelle, le jeune Montréalais Xavier Dolan l’a expérimentée avant d’écrire ce film cathartique. Il a même pris le risque de tout faire : scénariste, réalisateur, il y joue aussi son propre rôle et prouve des talents de scénariste et de dialoguiste incroyables compte tenu de son jeune âge. Il avait choisi celle qui interpréterait cette mère et ne s’est pas trompé en la personne d’Anne Dorval (voir entrevue ci-dessus). Le duo est parfait. Le jeune réalisateur, qui ne s’épargne pas dans ce récit semi-autobiographique, évite les pièges du film narcissique grâce à une bonne dose d’autodérision et un rythme intercalant témoignages, scènes de la vie quotidienne et rêveries. Déjà récompensé par trois prix au dernier festival de Cannes, J’ai tué ma mère vient d’être choisi parmi dix-huit films pour représenter le Canada dans la catégorie film étranger aux prochains Oscars. Et on lui souhaite de l’emporter.
Charlotte Houang

Commentaire

*champs requis

L'Express se réserve le droit de publier ou non les commentaires

Photo une

LES PLUS LUS

    None Found

Rechercher

Tous droits réservés © L'Express du Pacifique - 227A-1555, 7th Avenue West, Vancouver BC V6J 1S1 - Tel: (604) 736-3734 - administration@lexpress.org - Réalisation: Graphem